Il n’y a pas eu de débat sur son opportunité. L’Élysée ne l’a pas voulu. Toutes les velléités de discussion ont été tuées dans l’œuf. Il n’y a pas eu d’exclusion de ministres, mais au
niveau des cabinets, la reprise en main a été très dure. Tous les membres de cabinet qui n’étaient pas dans la ligne ont été sortis.
Ce scénario ne pouvait pas réussir car il y a eu une erreur majeure, dont la commission européenne est en grande partie responsable. Cette erreur, c’est la sous-estimation des effets du
coefficient multiplicateur. C’est-à-dire l’estimation des effets récessifs dans l’économie liés à la suppression des dépenses publiques. Les experts de la commission européenne ont jugé
que ceux-ci étaient peu importants, contrairement à ce que nombre d’économistes soutenaient. Le FMI, qui pourtant n’est pas réputé pour son laxisme, les a alertés.
Mais la commission européenne a maintenu ses positions, en disant qu’elle ne croyait pas à ces analyses. Elle était persuadée que les pays européens allaient parvenir au seuil magique
des 3 %, sans que cela n’aggrave la récession en Europe. La réalité les a rattrapés.
Qu’aurait dû faire le gouvernement ?
Le gouvernement a pris les Français pour des imbéciles. Il a tenu un discours infantilisant, faisant de la rigueur sans le dire, niant les efforts demandés. À aucun moment, il n’a
porté le discours de redressement des comptes publics. Il ne l’a jamais assumé, se réfugiant dans le silence. Les efforts faits, pourtant, sont considérables. Depuis 2010, le déficit
budgétaire structurel a diminué de 5 %, ce qui correspond à peu près au budget de l’éducation. C’est du jamais vu dans l’histoire du pays, en période de paix.
Le pire, c'est que la France perd une grande partie des bénéfices politiques de ces efforts. Le gouvernement, n’assumant pas le discours d’austérité, n’est pas en position favorable
face à l’Europe. À l’inverse de l’Espagne et de l’Italie, qui ont insisté sur leurs mesures prises, la France n’a rien dit. Faute de souligner ce qui a été entrepris, l’Allemagne
est persuadée que la France n’a rien fait. C’est un gâchis politique et diplomatique majeure.
L’Allemagne justement exige que la France s’en tienne à ses objectifs de 3 %, malgré tout. Pourra-t-on résister ?
Difficilement si l’on s’en tient à l’attitude actuelle. Le coup, en tout cas, est parti pour 2013. On a entériné la récession. Il faudrait pouvoir dire qu’on arrête en 2014, que certains dossiers soient rouverts. Il faudrait notamment accepter de remettre de la dépense publique pour accompagner certains dispositifs comme le chômage partiel.
Mais, pour cela, il faut que le gouvernement ose tenir un langage clair et ferme. Ce qu'il ne fait pas. Il pourrait mettre en avant les chiffres et dire que maintenant il maintient le
cap sur les déficits structurels mais refuse de prendre de nouvelles mesures d’austérité. Il ne le fait pas. Tout le monde au gouvernement donne le sentiment d’être tétanisé par
l’Allemagne et la commission européenne.
Les élections italiennes peuvent-elles changer l’approche européenne ?
Ce serait souhaitable. Mais je crains que la commission européenne ne s’en tienne à son dogme. Elle porte une lourde responsabilité dans ce qui se passe en Europe en refusant de
reconnaître son erreur d’analyse. Au lieu de souligner les efforts faits, d’encourager les uns et les autres, elle s’acharne au contraire sur le respect coûte que coûte de la rigueur,
obsédée par la crédibilité vis-à-vis des marchés. Elle aurait pu avoir un rôle de médiateur, en aidant les pays en difficulté à expliquer leur situation, en appuyant leur position, en
temporisant sur l’austérité à tout crin. Mais elle a choisi de se ranger dans le camp du dogme. Elle s’arc-boute sur ces 3 %, en ne voulant rien entendre. Et après, elle s’étonne
des résultats des élections italiennes.
La Cour des comptes multiplie les propositions de réforme depuis plusieurs semaines. Que pensez-vous de ces suggestions ?
Des idées d’économie, de coupes budgétaires, la Cour des comptes en a plein les tiroirs. Mais sa réflexion ne dépasse pas celle d’un comptable. Elle est juste là à pointer un milliard
ici, deux milliards là, sans se poser la question des conséquences. C’est ahurissant de voir que les solutions, telles qu’elle les propose, puissent émerger comme cela, sans
discussion sur leur opportunité, sans hiérarchie dans leurs priorités, sans articulation avec un projet de société.
Dans ce contexte de choc où nous nous trouvons, quelque personne que ce soit, même en proférant des choses déconnectées de la réalité, apparaît comme porteuse de solutions. On arrive
au point où de soi-disant experts, qui ne sont pas dépourvus de dogmatisme, ou qui représentent des intérêts particuliers bien compris, arrivent à faire basculer les situations.
Regardez ce qui s’est passé avec Louis Gallois et son discours pointilliste sur la compétitivité. Toute le monde a crié au génie, alors qu’il passe à côté d’une grande partie du
problème. Il n’a pas parlé de l’austérité, de ceux qui la portaient ou devraient la porter, il n’a pas parlé de politique monétaire... Tout cela est trop complexe. On a préféré une
idée simple, facilement vendeuse, qui, à force d’être simple, en devient simplissime.
Le gouvernement entend engager une nouvelle réforme des retraites. Comment jugez-vous ce projet ?
On repart dans des réformes de court terme, qui vont à nouveau peser sur l’activité, renforcer l’austérité. Il serait plus raisonnable de poser les problèmes tranquillement, que ce
soit l’allongement de la durée des cotisations, de l’homogénéité des systèmes, et en étalant les mesures dans le temps, de façon à construire un système crédible. Mais non, on préfère
gratter quelques milliards tout de suite, ce qui ne résoudra en rien le problème.
Vous avez le même jugement sur la réforme des allocations chômage ?
C’est encore pire. Alors que l’on sait que le chômage va s’aggraver en 2013, qu’il va falloir à la fois gérer les personnes de plus en plus nombreuses en chômage de longue durée et
les nouveaux chômeurs du fait de la récession, ce n’est pas le moment de couper les allocations. C’est un des segments où, au contraire, il faudrait augmenter la dépense pour
accompagner ce sinistre social. Ce serait d’autant plus justifié que ces dépenses sont réversibles.
Qu’il y ait besoin d’une réforme pour rendre le financement plus clair, uniformiser les régimes, plafonner peut-être certaines prestations, c’est incontestable. Mais encore une fois,
ces efforts doivent se faire sur plusieurs années. Il faut veiller à ce qu’il n’y ait aucun impact sur 2013. La situation est déjà assez tendue, comme cela.