La commission pour l’avenir des retraites, qui entre en piste ce mercredi 27 février, aura trois mois pour formuler des pistes de réformes. L’une des principales pistes envisagées est de faire payer les retraités, les actifs ayant été mis fortement à contribution lors des précédentes réformes. N’est-ce pas risqué pour Hollande de demander un effort aux retraités quand on sait que leur sort est très contrasté ?
Les socialistes n'en sont pas à leur coup d'essai en la matière. On a déjà commencé à faire “payer” une partie des retraités à travers la CSG. Avec la CSG, on a fait d'une pierre deux coups : en la substituant aux cotisations patronales, on a déresponsabilisé les employeurs à et les salariés ont eu du mal à voir que cette diminution des cotisations patronales équivalait à une réduction du salaire socialisé dont ils profitent un jour ou l'autre lorsqu'ils sont malades, chômeurs ou retraités.
Il y a dans cette piste envisagée de profondes injustices en perspective, d'autant que la situation des retraités, qui s'était largement améliorée depuis les années 1960, se dégrade depuis quelques années du fait précisément des réformes Balladur, Fillon et consorts.
Mais là encore, j'aimerais me placer du côté de l'institution telle qu'elle s'est construite. Nous avons, et je pense que c'est la force de notre “modèle social” comme on dit, des institutions sociales qui portent en elles des logiques différentes. Celles financées par l'impôt sont plutôt redistributives, des riches vers les pauvres, ou professionnelles-publiques lorsqu'il s'agit d'assurer des services publics. Celles financées par la cotisation sociale, comme c'est encore majoritairement le cas pour la protection sociale, sont plutôt interprofessionnelles et distributives. Elles organisent en effet une mutualisation du salaire et orientent solidairement sur la base de droits et de devoirs, et non parce que nous serions dans le besoin, le flux de ressources en direction des retraités, des chômeurs, des malades, des accidentés du travail, etc. Et de ce fait, elles reconnaissent pleinement ces derniers comme des salariés à part entière bien qu'ils ne soient pas en situation d'emploi. Je pense que nous n'avons pas pris toute la mesure de cette révolution.
Il y a entre l'impôt et la cotisation sociale des enjeux politiques considérables. Ce n'est pas qu'une histoire de financement et de tuyauterie... Vouloir faire cotiser une nouvelle fois les retraités alors qu'ils ont déjà largement contribué hier au système apporte beaucoup de confusion. Pour ce qui est de la Sécurité sociale, ils ont largement rempli leur rôle. La question importante revient plutôt à trouver les moyens d'engager au niveau français et européen une véritable politique salariale et d'exporter à travers le monde notre “modèle social”. Imaginons maintenant que tous les retraités deviennent des coqs en pâte, eh bien, tant mieux ! Si c'est le cas, nous aurons bien avancé dans le projet de “société du bien-être” qui est au cœur de la Sécurité sociale d'après-guerre. À ce moment là, rien ne nous interdit d'inventer une nouvelle institution publique dédiée à la dépendance que les retraités financeront intégralement par une contribution qu'il faudra déterminer. L'avenir est à la protection sociale.
Conscient que le sujet est explosif, le gouvernement n’a cependant pas dit un mot sur les inégalités entre les différents régimes : fonctionnaires, régimes spéciaux, salariés du privé... Qu’en pensez-vous ?
Au sujet des inégalités entre les différents régimes, cela dépend pour beaucoup de la mise en perspective que vous faites. Si vous regardez les choses comme moi sur le temps long, vous ne pouvez être que surpris positivement par le chemin parcouru. La disparition d'un grand nombre de régimes faute de cotisants et de retraités, l'alignement progressif des règles des régimes du privé sur celles du régime général, la construction de régimes pour les indépendants qui n'en voulaient pas au départ, les 60 ans et les 37,5 annuités pour tous, la prise en compte des dix meilleures années de salaires pour les gens du privé ou du traitement des six derniers mois pour les fonctionnaires, le système de compensation entre les caisses, tout cela a réduit considérablement les inégalités entre gens du public et gens du privé, entre hommes et femmes, entre salariés et indépendants, etc.
Par contre, si vous vous placez sur le temps court des dernières réformes, vous constaterez que cette marche en avant dans la réduction des inégalités a été ralentie. Au contraire, la stratégie des différents gouvernements est connue : il s'agit de réformer par morceaux et d'opposer ensuite les salariés du privé et du public afin de poursuivre la réforme.
Les syndicats, qui négocient actuellement dans la discrétion la désindexation temporaire des pensions des régimes complémentaires (Arrco et Agirc), restent prudents pour l’heure. La CFDT ne parle plus de réforme systémique. Seule la CGT s’est indignée d'une baisse des pensions. Dans votre ouvrage La Retraite des syndicats (Éditions La dispute, 2009), vous avez analysé les positions syndicales sur ce sujet éminemment sensible. Pourquoi les syndicats n'arrivent-ils pas à s'entendre sur la question des retraites ?
Je ne reviendrai pas sur le détail de leur position par le passé. Effectivement, leur gestion des retraites complémentaires est calamiteuse mais il faut avouer que tant que nous n'affronterons pas sérieusement le pouvoir actionnarial qui mine nos entreprises, leur marge de manœuvre restera limitée. Par contre, peut-être faut-il rappeler deux choses. Premièrement, la bataille des retraites sur le volet de la capitalisation a en partie été gagnée par la CGT et FO. Si la capitalisation était passée, la crise de 2007 aurait eu un impact catastrophique sur les pensions. Deuxièmement, la bataille des retraites a aussi largement été perdue notamment à cause de l'attitude de la CFDT en 2003. Elle n'a malheureusement tiré aucune leçon de l'épisode de 2003, comme on peut le voir avec son abandon progressif de la question de l'âge de la retraite pour lui préférer la durée de cotisation, et sa volonté d'engager une “réforme systémique” en lorgnant vers les points et les comptes notionnels. Or ces systèmes hyper-contributifs sont anti-femmes, anti-salariaux, injustes et illisibles pour le commun des mortels. Il faudra s'y opposer avec la plus grande détermination.
En France, l'âge de la retraite cristallise les débats. Quelle devrait être pour vous la vraie et juste réforme ? Faut-il par exemple encore allonger la durée de cotisations comme certains le réclament ?
Certainement pas ! L'avenir est plutôt à des formes de discontinuités qu'on pourra espérer positives entre situations d'emploi et situations de non-emploi. Il faut donc arrêter cet allongement indéfini de la durée de cotisation. Je pense au contraire qu'il faut renouer avec le sens premier du mot réforme, à savoir une amélioration dans le progrès et non cette espèce de rite sacrificiel qu'elle est devenue.
Assumons d'abord cette révolution sociale que nous avons connue en rétablissant la retraite telle qu'elle était jusqu'au milieu des années 1990 : possibilité pour tous de pouvoir partir à 60 ans au taux plein avec un salaire de référence prenant en compte les dix meilleurs années de la carrière pour une durée de cotisation de 37,5 annuités. Cela donnait des taux de remplacement du dernier salaire par la première pension de 70 à 100 %. Voilà un droit à la retraite lisible pour tous. Nous pourrons ensuite améliorer le système en garantissant des taux de remplacement et en mettant en place une négociation quinquennale ou décennale tripartite où chaque grand critère (âge, durée de cotisation, salaire de référence, évolutions du taux de cotisation, garantie du taux de remplacement, indexations) pourra être amélioré en étant attentif aux évolutions de la société.
